La porte sera fermée de l'intérieur

Figurez-vous que quand j’étais petite, j’étais un garçon. Ou plutôt, j’étais un sauvage. Le milieu dans lequel j’ai grandi ne m’a pas laissé le choix : sauvage parmi les sauvages. Des parents, que vous qualifierez d’incultes, qui braillaient à longueur de temps et des sœurs trop grandes qui se foutaient bien du petit frère qu’elles auraient pu protéger.

 

Quand j’étais petite, j’étais un garçon sauvage et, à l’école, je n’étais pas adapté. Tellement pas adapté que, grâce à l’Éducation Nationale je me suis retrouvé dans une classe d’adaptation. De sauvage parmi les sauvages, je suis donc passé à sauvage parmi les imbéciles. Au fond de la classe je restais seul. J’étais épuisé. Il est fatiguant de lutter pour ne pas attraper l’imbécillité des autres.

Au fond de la classe, j’ai tenté pendant toute ma scolarité de rester tout bêtement inadapté.

 

J’étais un sauvage, un animal entouré d’autres animaux. Différents de moi, mais semblables entre eux. Une enfance à être épouvanté, dans le sens « Vive inquiétude ou appréhension » que donne le dictionnaire à ce mot.

Mais à l’époque j’étais un sauvage et les sauvages n’ont même pas idée de ce qu’est un dictionnaire.

 

Je ne sais pas comment j’ai survécu. 

Ça y est. Je me suis pendue.

Il ne fait plus tout a fait nuit, mais il ne fait pas encore jour.

À la fin de la journée, à dix-huit heures vingt, vous n’arriverez pas à entrer chez moi avec le double des clefs. La porte sera fermée de l’intérieur.

À la fin de la journée, à dix-neuf heures, vous vous serrerez fort dans les bras les uns des autres et vous vous jurerez de survivre. Survivre à mon absence. À ce qui est arrivé en ce douze du mois de mai.

Pour Claire

à Stéphane

La porte sera fermée de l’intérieur. Désespérés nous téléphonerons. La sonnerie du téléphone résonnera dans le vide, derrière la porte. Les pompiers passeront par une fenêtre et nous n’aurons pas le droit d’entrer. Après les pompiers, arrivera la police. Encore après, le médecin légiste. La porte sera fermée de l’intérieur. La porte sera celle de Claire. Ne pas être considéré par la société comme une personne entière. Se prendre soit même pour un tas de fragments. Tenter de saisir ses propres lambeaux et essayer la composition d’un patchwork agréable. Y croire. En mourir.

Écrit très vite, durant l’été qui succéda à ce 12 mai 2016, ce monologue tente d’exorciser un instant, tout en déroulant une vie.

Sur scène, il y a un magnétophone à bandes et un grand cube noir. Sur scène et dans la vie aussi il y a un homme qui tente d’imposer la lumière. Et un autre, derrière un masque de lucha libre, qui joue à rester dans l’ombre.

Au début la porte sera fermée de l’intérieur est une lecture-performance. Créée à la fin de l’été 2016 dans un jardin de Collioure, elle a été jouée devant un cercle restreint de personnes.

 La Porte sera fermée de l’intérieur était à ce moment-là un cri, oscillant entre exorcisme et liturgie. Il fallait bien entourer notre morte, lui trouver un habit ou du moins une résonance.

 

Notre théâtre, et plus particulièrement La porte sera fermée de l’intérieur, n’est pas militant. Notre théâtre est un théâtre d’histoires.

Nous créons pour nous empêcher d’oublier nos histoires propres et celles des gens de qui nous nous sentons proche.

L’acte militant vient après. L’acte militant est cousu dans le geste et dans la parole de nos personnages. Cela évite la militance de pose. Cela évite la militance d’imposture. Si nous avons un message à faire passer il est humain. Il passe d’abord par un corps avant d’être intellectualisé.

 

La porte sera fermée de l’intérieur refuse la morale, la norme et la protocolisation des corps que nous sommes et des idées qui nous traversent. Si notre théâtre est militant c’est de ce refus-là.

 

La porte sera fermée de l’intérieur n’est pas un spectacle sur la Trans-identité. Cette courte pièce est un morceau de vie. Une vie tantôt exceptionnelle et tantôt banale. Nous interrogeons l’identité de Claire à la lumière de ce qu’elle a été et de ce qu’elle a désiré être. La porte sera fermée de l’intérieur c’est le vertige. Le vertige de se pencher sur ce qui nous constitue vraiment. Et de se pencher sur cette chose immobile et intérieure, ce bout de constance, par-delà les sexes et les genres, qui ne varie pas.

La porte sera fermée de l’intérieur est un hommage à cette Nouvelle Claire et ce vieux Stéphane qui ne voulait plus être spectacteur/trice désolé-e de son corps. Un hommage à un être de talent. Une tentative d’explication d’un parcours artistique.

La porte sera fermée de l’intérieur est un hommage à deux coureurs issus de la même équipe. Des coureurs d’une course relais. Nous avons récupéré le passage de témoin.

 

Écriture

La porte sera fermée de l’intérieur est une écriture d’urgence.

Une sorte de liste de courses griffonnée afin de ne pas perdre le fil, de ne pas oublier l’essentiel.

Le texte n’est pas chronologique, à part peut-être la fin. Par nécessité. Le texte illustre la genèse d’un être. Sa genèse ainsi que son évolution.

L’écriture s’en fait écho et se mélange aux fulgurances, aux ratures ainsi qu’aux repentis du personnage. Elle n’est pas là pour la création d’une intrigue, mais plutôt pour proposer une architecture scénique.

La porte sera fermée de l'intérieur-notes de déplacements
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© 2018 par Nicolas Mouton Bareil. Créé avec Wix.com

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